Mahamadou Issoufou : «Nous sommes sur le même bateau »

En marge du sommet Afrique-France qui s’est tenu dans la capitale malienne les 13 et 14 janvier, le Président de la République du Niger, Mahamadou Issoufou, tire un bilan de l’événement et des relations franco-africaines, et revient, pour Journal du Mali, sur les enjeux de la sécurité et de l’immigration, communs aux pays de la région sahélienne.

 

Monsieur le Président, vous avez pris part au 27e Sommet Afrique-France qui s’est déroulé le 14 janvier à Bamako. Pour vous, quelle est la pertinence d’une rencontre de ce genre, d’ailleurs décriée par de nombreuses voix sur le continent ?

 

Le Sommet de Bamako avait pour thème « Pour le partenariat, la paix et l’émergence ». C’est un thème vraiment en phase avec les préoccupations qui sont les nôtres. Il a également été l’occasion pour nous de faire le bilan de la mise en œuvre des actions que nous avions programmées durant le précédent sommet qui s’était tenu à Paris. Le bilan a été positif et sur la base de ce bilan et sur la base des acquis, nous avons décidé de poursuivre les efforts pour renforcer les relations de partenariat qui existent entre la France et le continent africain. La France qui joue, comme vous le savez, un rôle extrêmement important du point de vue de la sécurité, avec l’intervention Serval qui a stoppée l’avancée des terroristes sur Bamako, avec l’opération Barkhane qui couvre l’ensemble des pays du Sahel. La France a décidé de continuer à maintenir ses efforts pour contribuer à la stabilité des pays africains. L’autre domaine d’action, c’est le développement. Il y a une liaison étroite que nous faisons désormais entre sécurité et développement. Certes, les solutions que nous envisageons face aux menaces sécuritaires sont à court terme, mais à long terme, c’est le développement économique et social qui permettra effectivement de battre le terrorisme. Donc, par rapport à tout cela, le sommet a eu à prendre des résolutions très fortes. Le sommet a eu à saluer l’action du Président Hollande pendant son quinquennat, où il a eu à prendre des décisions très courageuses, en particulier celle d’envoyer des forces françaises se battre à nos côtés pour assurer la sécurité de nos populations. La France, sous le Président Hollande, a eu également à mener des actions extrêmement importantes au plan du développement socio-économique en Afrique.

 

Pour le Niger, quelles sont les implications directes d’un sommet comme celui-ci ?

 

D’abord, la sécurité. Le Niger, vous le voyez est enfermé dans un triangle de menaces, avec comme premier foyer la Lybie, puis le Mali, et enfin le Bassin du Lac Tchad. Donc, les préoccupations sécuritaires perdurent. Nous allons continuer à travailler pour davantage protéger nos frontières ainsi que les personnes et les biens à l’intérieur pays. Et nous avons besoin des partenaires français pour pouvoir continuer cette mission de protection de notre pays. Sur le plan économique également, le Niger est en train de mettre en œuvre le Programme de Renaissance « Acte 2 ». Et ce programme a des ambitions importantes comme les infrastructures, l’initiative 3N « Les Nigériens Nourrissent les Nigériens », les secteurs sociaux de base (éducation, accès à l’eau et santé). Nous avons le défi de la jeunesse, avec cette croissance démographique exponentielle à laquelle nous sommes en train de faire face. Le Niger a besoin de ses partenaires extérieurs, en particulier la France, pour pouvoir mobiliser les ressources qui puissent permettre de réaliser ces objectifs.

 

Le sommet de Bamako a fait une large part à la jeunesse. Certains jeunes entrepreneurs ont été présentés aux chefs d’État et ont reçus des trophées. Pour vous, quelle est la place de la jeunesse africaine dans ces nouvelles relations voulues entre l’Afrique et la France ?

 

La jeunesse a une place centrale. Si je prends le cas du Niger, plus de 70% des Nigériens ont moins de 25 ans. Donc, toutes les stratégies que nous sommes en train de mettre en œuvre, ce sont des stratégies qui doivent d’abord profiter à la jeunesse. C’est pour cela que nous saluons les décisions prises par le sommet en rapport avec l’éducation, la promotion des jeunes, filles comme garçons, par rapport à la formation professionnelle et technique. Et là, le Niger fait un effort colossal. En 2011, quand nous sommes arrivés aux affaires, seuls 8% des enfants nigériens étaient orientés vers les centres de formation professionnelle. Aujourd’hui, ils sont 25% et d’ici 2020, ce sont 40% de nos enfants qui seront dirigés vers la formation professionnelle. Mais il ne suffit pas de former les jeunes, il faut aussi leur donner des emplois. C’est pour cela qu’il faut mettre en place des mesures d’expansion économique qui puissent permettre aux jeunes de créer des entreprises. Un peu partout dans le pays, nous sommes en train de créer des incubateurs qui assurent aux jeunes la mise en place d’un entreprenariat qui nous permette d’avancer.

 

Quel est votre message pour le successeur de François Hollande en ce qui concerne les relations entre l’Afrique et la France ?

 

Le Président Hollande a placé le partenariat entre la France et l’Afrique à un niveau très élevé. Je n’ai pas de leçons à donner à qui que ce soit, mais je souhaite bien sûr que celui qui le remplacera poursuivra ces actions dans la même direction, et cela dans l’intérêt des peuples africains mais aussi dans celui du peuple français.

 

Les questions sécuritaires sont d’une importance majeure pour le Mali et le Niger. Votre pays a reproché au Mali de ne pas prendre toutes les mesures pour éviter d’exporter l’insécurité hors de ses frontières. La situation a-t-elle positivement évolué ?

 

Je dois d’abord rectifier une chose : nous n’avons jamais rien reproché au Mali. Nous considérons que nous vivons dans le même espace. Nous considérons que cet espace est sous des menaces terroristes, sous les menaces d’organisations criminelles. Pour m’exprimer de manière terre à terre, je dirais que nous sommes sur le même bateau. Le Niger a toujours estimé que la situation sécuritaire du Mali est une question de sécurité intérieure pour le Niger et inversement. On ne fait pas de reproche aux autorités maliennes qui font un travail important, colossal. Voyez-vous les efforts qui sont faits dans la mise en œuvre de l’Accord de paix que je salue au passage ? Le gouvernement actuel a hérité d’une situation sécuritaire extrêmement difficile et il fait beaucoup pour créer les conditions du retour à la paix dans le pays. Avec le Mali, nous travaillons, ainsi qu’avec les autres pays de l’espace sahélien, en particulier dans le cadre du G5 Sahel. Il y a des initiatives que nous comptons prendre pour mettre en place des forces sur le modèle de ce que nous avons mis en place dans le bassin du Lac Tchad, c’est-à-dire faire la même chose au niveau de la Mauritanie, du Mali, du Burkina Faso, du Niger et du Tchad. Cela pour lutter plus efficacement contre le terrorisme, en rapport avec les autres forces déjà en présence, qu’elles soient celles de Barkhane ou de la MINUSMA.

 

Vous avez évoqué l’accord pour la paix et la réconciliation. On déplore souvent, au plan national comme international, la lenteur du processus de sa mise en œuvre. Qu’en pense Niamey ?

 

La situation est très difficile. Ceux qui regardent le problème de loin pensent que tout est facile mais ceux qui sont au pied du mur savent que ce n’est pas aussi simple. Nous saluons les efforts que fait le gouvernement malien pour la mise en œuvre de cet accord et nous l’encourageons à poursuivre. Nous sommes prêts à continuer notre soutien, puisque le Niger fait partie du Comité de suivi de la mise en œuvre de l’Accord. Nous continuerons à remplir nos engagements par rapport à la nécessité de mutualiser les moyens pour notre sécurité commune.

 

Dernier volet de cet entretien, Excellence, parlons migrations. Vous avez sans doute suivi l’actualité au Mali qui a été marquée ces dernières semaines par la polémique sur l’accord de réadmission. On a même annoncé une signature du côté du Niger. Qu’est-ce que cela peut apporter à un pays de signer ce type de convention avec l’Europe ?

 

D’abord, il ne faut pas réduire le problème de migration aux accords de réadmission. En ce qui concerne le Niger, il faut bien spécifier de quelle migration il s’agit. Il s’agit de lutter contre une activité criminelle qu’on appelle migration clandestine. Le Niger est engagé dans la lutte contre la migration irrégulière. Nous avons défini un plan quand il y a eu le sommet Europe-Afrique à la Valette (Malte, ndlr). Ce plan a décidé de s’attaquer aux causes profondes des migrations. Ces causes profondes, c’est la pauvreté, le déficit démocratique dans certains pays, l’insécurité, mais aussi les effets des changements climatiques. Dans ce plan, il est dit clairement que nous allons lutter contre la migration irrégulière mais encourager la migration régulière. Le Niger, qui a adhéré à ce plan de la Valette et qui a conçu son propre plan de lutte contre la migration irrégulière en temps que pays de transit, le fait pour deux raisons. Pour des raisons morales d’abord parce que c’est insoutenable le drame que vivent les ressortissants africains à travers le désert ou la Méditerranée. Entre 2015 et 2016, pour donner un exemple, il y a eu plus de 10 000 Africains qui sont morts noyés en Méditerranée. Nous, dirigeants africains, ne pouvons pas rester insensibles à ce drame. Cela nous a amené à nous engager très fortement dans la lutte contre la migration clandestine. La deuxième raison est sécuritaire. Les passeurs qui amènent les migrants en Lybie, à travers le Niger, nous reviennent de ce pays avec des armes. Pour ces deux raisons, nous sommes très fortement engagés dans la lutte contre la migration clandestine. Les questions de réadmission, c’est juste un aspect du problème.

 

Ce ne sont donc pas, comme l’ont reproché certaines organisations de la société civile, les millions promis par Bruxelles qui vous poussent à renforcer la lutte ?

 

Je vous ai dit les raisons pour lesquelles nous nous sommes engagés.

 

Pour conclure, nous souhaiterions savoir comment se porte le Niger.

Le Niger se porte bien. J’ai fait un premier mandat qui a été concluant, à l’issue duquel j’ai eu à réaliser toutes les promesses faites au peuple nigérien. Mon programme a été réalisé à plus de 93%. Ces promesses tenues et le nouveau programme conçu et présenté aux électeurs m’ont permis d’être réélu et j’espère que ce deuxième quinquennat sera consacré d’une grande réussite, comme le premier.

Source Journal du mali